Puisqu’on a tendance à ne jamais s’étendre suffisamment sur l’histoire des chansons populaires, voici une rubrique qui retrace leur pénible genèse. On commence avec la plus consternante de toutes, la bien connue Louie Louie.
Avril 1686, les prémisses. Jean-Baptiste Lully ne le sait pas encore, mais il ne lui reste plus qu’un an à vivre. Né à Florence et naturalisé français, il est surtout connu pour ses travaux avec Molière dans la comédie-ballet. Bien qu'il ait eu six enfants, il est connu et décrié par ses ennemis pour ses mœurs sodomites. Louis XIV avait en horreur ce qu'on nommait alors les « mœurs italiennes » ; aussi quand les relations de Lully avec Brunet, un jeune page de la Chapelle, firent scandale, Lully s’attirra les foudres du roi, dont il était tombé dramatiquement amoureux lors d’une messe de la Pentecôte. C’est pour se racheter à ses yeux qu’il composera cette légendaire ritournelle qui porte le nom du Roi Soleil, adapté du « Louis Louis », un traditionnel monarchiste répandu dans les campagnes françaises depuis le début de la dynastie capétienne. Il ne reste aucune trace de la partition originale, et l’historien est obligé de se fier aux témoignages d’époque, qui parlent d’une « longue complainte hallucinée, scandée par un chœur masculin pendant des heures sans aucune interruption » (ce qui préfigure déjà en un sens les excès de Metallic KO), même si d’autres sources semblent diverger en parlant d’un menuet absurde aux vertus aphrodisiaques qui serait à l’origine, selon la légende, de la naissance d’un bâtard de Louis XIV suite à un bal populaire dans l’enceinte d’un couvent carmélite. Quoiqu’il en soit, la légende était lancée.
Quand Lully meurt de la gangrène en se perçant le pied, le morceau tombe plus ou moins dans l’oubli, à l’exception de quelques chanteurs des rues qui propagent la future légende pour une bouchée de pain.
Tout aurait pu en rester là si en 1821, Ludwig Van Beethoven n’était pas tombé en dépression suite à son handicapante surdité. D’une humeur maussade, il décide de parcourir l’Europe à la recherche d’un quelconque frisson de plaisir pour ne pas sombrer définitivement dans le désespoir. Les premières escales en Scandinavie ne sont pas concluantes, et il est bien décidé à se donner la mort si le salut ne vient pas de l’Europe occidentale. Il essaie donc l’Angleterre, l’Espagne, et l’Italie, puis atterrit en France, dans un logement de fortune au sein de la capitale. Rien ne le destinait à déambuler sur le Faubourg Saint-Germain dans la nuit du 8 au 9 Janvier 1822, et pourtant c’est à cet instant précis qu’il entend (ou croit entendre) pour la première fois, ce qu’il décrira dans son journal dans ces termes : « la voix de Dieu descendue sur terre comme on ouvre une porte, comme un appel d’air pour nous élever à sa rencontre dans le firmament. » Le troubadour qui s’époumone devant ses yeux n’a évidemment aucune idée de l’identité de son auditeur, et décide, en cette nuit glaciale, d’interpréter en entier cette curieuse chanson, qu’il a apprise lui-même sur les genoux de son grand-père phtisique, dont elle constituait le seul réconfort. Comme frappé par la foudre, Beethoven rentre immédiatement chez lui pour retranscrire cet embryon de mélodie, qu’il restrancrit (et c’est là toute l’ironie de l’histoire) avec une terrible erreur, probablement dûe à sa surdité avancée, ou encore à l’ivresse dans laquelle l’avait plongé son légendaire enthousiasme : il oublie un temps sur les mesures du Ier et Veme degré, et ce qui donnait à l’origine La La La La – Ré Ré – Mi Mi Mi Mi devient La La La – Ré Ré – Mi Mi Mi – dans lequel tout le monde aura reconnu le légendaire riff de la chanson qui nous intéresse aujourd’hui.
Beethoven, un temps convaincu de brûler le reste de ses œuvres afin de n’être associé qu’à sa dernière trouvaille pour la postérité, axe le chœur d’une nouvelle symphonie sur cette introduction, qu’il décide de baser sur un texte de Schiller. Hélas, peu versé dans la langue française, le hasard de la retranscription phonétique fait qu’il décide de la renommer « Guili-Guili », selon une phrase qu’il prétend avoir découverte dans une fable érotique censurée de La Fontaine, bien que, selon une coïncidence troublante, l’expression était alors à la mode dans les bordels français, qu’il nie farouchement avoir fréquentés lors de son séjour. La police viennoise est alors chargée de l’affaire, et décide d’interdire le morceau en raison de paroles « pornographiques », mais l’histoire est tuée dans l’œuf quand on découvre que les dites paroles, en raison d’une traduction très approximative, sont tout simplement incompréhensibles.
La réception critique de sa nouvelle œuvre ne fait pas dans la demi-mesure. Le Furet Viennois affirme que c’est « ce à quoi tendait toute l’œuvre de Beethoven ; un point de fuite qui ne tolère comme seule perspective que la perfection. » Selon La Gazette de Vienne, « il s’agit là d’une œuvre si complexe que toutes les premières tentatives musicales connues à ce jour font ricanner par leur simplicité. » Seul l’Embarras Prusse, comme toujours mitigé pour tout ce qui concerne l’avant-garde, annonce que ce nouvel opus « sent le rance, le renfermé, la colère, et la bêtise. »
Quand Beethoven meurt (après avoir insisté pour qu’on joue la mélodie de Guili-Guili à son enterrement), les droits du morceau sont rachetés par la Franc-Maçonnerie naissante, qui décide d’interdire toute reproduction publique sans son accord. C’est la raison pour laquelle les seules reprises connues à ce jour émanent de groupes attachés à la Grande Loge. Parmi eux, on notera en premier Richard Berry, qui par purisme décidera de jouer l’hymne dans sa version lullyienne primitive, en rétablissant le nom du Roi Soleil (et en l’américanisant au passage), et qui ne connaîtra aucun succès. Furieuse, la Secte n’en reste pas là. Le premier groupe de la Loge à reprendre fidèlement la version de Beethoven reste les Kingsmen, puissants sorciers du Grand Orient déguisés en fermiers un peu nigauds pour séduire le public d’adolescents décérébrés. Leur version légendaire rapportera des millions de droits d’auteurs à la Franc-Maçonnerie, qui depuis dirige le monde d’une poigne de fer. (Les Kingsmen retourneront se consacrer à divers mythes occultes largement oubliés aujourd’hui, sauf le clavier Don Gallucci, à qui la Loge a permis de produire le Fun House des Stooges – l’explication d’une telle absurdité « ne pouvant résider quand dans une implication maçonnique », selon le témoignage d’un Richard Berry boursouflé de rancœur.)
On notera pour le plaisir les pâles copies des Kinks (identique et nulle), des Beach Boys (consternante…), des Cramps (qui trouvent le moyen de se tromper en jouant l’introduction), des Sonics (l’une des meilleures, assurément), ou encore d’Iggy Pop (qui modifie les paroles de façon plutôt amusante.)
On notera également que le seul groupe non affilié à la Franc-Maçonnerie qui a tenté de reprendre Louie Louie s’appelle The Rare Breed, qui sur la musique de Beethoven décide de plaquer des paroles d’un cynisme absolu (« Beg, Borrow and Steal » !), dénonçant le monopole de la maçonnerie sur les droits d’auteurs d’une façon plus convaincante que Lou Reed avec son piètre Dirt. Le groupe a évidemment été décimé dans un « accident » d’avion l’année suivante, mais leur bravoure perdure jusque dans ces pages.